Panneaux solaires au-dessus des vignes, moutons sous les trackers photovoltaïques, cultures maraîchères à l'ombre de cellules bifaciales — l'agrivoltaïsme n'est plus une curiosité expérimentale. En Europe de l'Est, la Pologne, la Roumanie et la Hongrie font figure de précurseurs d'un modèle qui pourrait transformer le visage des exploitations agricoles d'ici 2030. Analyse d'une révolution discrète qui marie kilowatts et kilogrammes de récolte.
Qu'est-ce que l'agrivoltaïsme ?
Le terme agrivoltaïsme (ou agrivoltaïque) désigne la coexistence, sur une même parcelle, d'une production agricole et d'une production d'électricité solaire. L'idée n'est pas nouvelle — les premiers projets expérimentaux datent des années 1980 en Allemagne, à l'initiative du chercheur Adolf Goetzberger — mais c'est la chute des coûts des panneaux photovoltaïques et la montée en puissance des politiques climatiques qui ont transformé ce concept en réalité économique viable.
Concrètement, les installations agrivoltaïques peuvent prendre plusieurs formes. Les panneaux fixes surélevés sont installés sur des structures métalliques à 3-5 mètres de hauteur, laissant passer la lumière et permettant aux tracteurs de passer en dessous. Les trackers bifaciaux orientables suivent le soleil et laissent filtrer entre 20 et 80 % de la lumière selon le besoin des cultures. Les serres photovoltaïques intègrent les cellules dans la structure de la serre elle-même, combinant protection climatique et production d'énergie.
L'enjeu principal est le partage de la ressource lumineuse : les plantes ont besoin de photosynthèse, les panneaux ont besoin de photons. La clé est de trouver le bon équilibre pour chaque type de culture. Certaines plantes — les petits fruits, les laitues, le houblon, les herbes aromatiques — supportent voire bénéficient d'une ombre partielle. D'autres, comme le blé ou le colza, sont plus sensibles à la réduction de lumière et nécessitent des installations à haute transparence.
Pologne et Roumanie en tête en Europe de l'Est
La Pologne est indéniablement le leader de l'agrivoltaïsme en Europe de l'Est. Forte d'un ensoleillement moyen de 1 600 heures par an — comparable au nord de la France — et de vastes surfaces agricoles, elle a installé plus de 200 MW de capacité agrivoltaïque en 2025, avec un objectif de 1 GW d'ici 2030. Les régions de Mazovie et de Grande-Pologne concentrent les projets les plus importants, souvent en partenariat avec des développeurs allemands ou néerlandais qui apportent le financement et l'expertise technique.
Les agriculteurs polonais sont attirés par un modèle économique séduisant : un bail de 25 à 30 ans avec un loyer annuel de 2 000 à 5 000 € par hectare pour les panneaux, en plus de la production agricole maintenue. Sur des terres dont le rendement économique agricole seul est parfois marginal, c'est une transformation majeure du bilan d'exploitation. Le programme Polska Energia Rolnicza (Énergie agricole polonaise), lancé en 2024, subventionne jusqu'à 50 % des coûts d'installation pour les exploitations de moins de 50 hectares.
La Roumanie emprunte une voie différente, en ciblant prioritairement le secteur viticole. Les vignes agrivoltaïques y représentent déjà 15 % des nouvelles installations photovoltaïques agricoles. L'avantage est multiple : les panneaux protègent les vignes de la grêle (un fléau dans les régions de Moldavie et de Transylvanie), réduisent le stress hydrique, et permettent de diminuer jusqu'à 30 % l'utilisation de fongicides contre le mildiou, grâce à la réduction de l'humidité foliaire. Les exportations de vin roumain vers l'UE ont bondi de 22 % en 2025, et certains vignerons attribuent partiellement cette amélioration à leurs nouvelles installations agrivoltaïques.
Balkans et pays baltes : des marchés émergents
La Serbie, la Bulgarie et la Croatie constituent la vague suivante de l'agrivoltaïsme en Europe de l'Est. Avec un ensoleillement supérieur à 2 000 heures par an dans les régions méditerranéennes et continentales du Sud, ces pays disposent d'un potentiel considérable. La Serbie, qui ambitionne de multiplier par 5 sa capacité solaire d'ici 2030, a intégré l'agrivoltaïsme dans son cadre législatif en 2025, avec des procédures simplifiées pour les projets agricoles de moins de 500 kWc.
Dans les pays baltes, l'Estonie et la Lettonie expérimentent l'agrivoltaïsme pour les cultures berries (myrtilles, fraises, framboises) et les herbes médicinales — des secteurs à haute valeur ajoutée où la protection climatique offerte par les panneaux justifie des coûts d'installation plus élevés. La Lituanie, avec ses vastes exploitations céréalières, explore quant à elle des modèles à haute transparence pour le blé et le colza, en partenariat avec l'Université de Vilnius.
Ces dynamiques s'inscrivent dans un contexte où les rencontres agricoles en Europe font une place de plus en plus importante aux innovations énergétiques agricoles, reconnaissant que la transition climatique et la transition agricole sont inséparables.
Modèles économiques et rentabilité
La question de la rentabilité est centrale pour comprendre l'adoption de l'agrivoltaïsme par les agriculteurs d'Europe de l'Est. Les modèles économiques varient selon la taille du projet, le type de culture et le régime réglementaire national.
Pour les grandes exploitations (200+ ha), le modèle dominant est la location des droits de surface à un développeur solaire. L'agriculteur cède l'usage des panneaux à un prestataire extérieur (qui finance, construit et opère l'installation) et perçoit un loyer fixe. Ce modèle est peu risqué mais génère des revenus modestes — entre 1 500 et 3 000 € par hectare couvert. L'avantage est que l'agriculteur n'a aucun investissement à faire.
Pour les petites et moyennes exploitations, le modèle de l'investissement propre est plus attractif mais demande un accès au financement. Avec des panneaux de 250 kWc, une ferme maraîchère peut générer entre 25 000 et 35 000 € de revenus annuels d'électricité, en plus de sa production agricole. Le retour sur investissement se situe entre 8 et 12 ans selon les tarifs de rachat et les subventions. En Pologne, les aides européennes ramènent ce délai à 5-7 ans.
La compatibilité avec l'agriculture durable est un argument de plus en plus valorisé. Les pratiques agricoles durables en Europe intègrent l'agrivoltaïsme comme un outil de diversification des revenus et de résilience climatique. Les certifications HVE (Haute Valeur Environnementale) et bio reconnaissent désormais les bénéfices environnementaux des installations agrivoltaïques.
Régulations UE et cadre légal 2026
L'Union européenne a progressivement intégré l'agrivoltaïsme dans ses politiques agricoles et énergétiques. Le règlement REPowerEU de 2022, révisé en 2024, reconnaît l'agrivoltaïsme comme une contribution directe aux objectifs de transition énergétique, tout en imposant que l'usage agricole reste prépondérant. La définition européenne commune impose que la surface cultivée ne diminue pas de plus de 15 % par rapport à une parcelle sans panneaux, et que la production agricole reste commercialement viable.
En Pologne, la Loi sur l'Agrivoltaïsme de 2025 définit deux types d'installations : les installations intégrées (panneaux conçus dès le départ pour une coexistence avec des cultures spécifiques) et les installations adaptées (panneaux ajoutés sur une exploitation existante). Les procédures de permis sont simplifiées pour les projets de moins de 500 kWc, avec un délai maximum de 90 jours. En Roumanie, la loi de 2025 impose un ratio minimum de 70 % de surface agricole effective sous les panneaux.
La difficulté principale reste la connexion au réseau électrique. Dans de nombreuses zones rurales d'Europe de l'Est, les réseaux de distribution sont saturés ou vétustes, rendant difficile l'injection d'électricité solaire. Les gestionnaires de réseaux imposent des délais de raccordement allant de 6 mois à 3 ans dans certaines régions de Pologne et de Roumanie. C'est l'un des freins majeurs identifiés par les acteurs de la transition agroécologique dans ces pays.
Défis et critiques
L'agrivoltaïsme ne fait pas l'unanimité. Des associations paysannes et des ONG environnementales soulèvent des critiques légitimes qu'il convient d'examiner sérieusement.
Le premier risque est celui de l'accaparement des terres agricoles par les développeurs solaires. Si le cadre légal ne protège pas suffisamment l'usage agricole, des investisseurs financiers pourraient contourner les restrictions en maintenant une activité agricole minimale et symbolique pour obtenir les avantages des tarifs agrivoltaïques, tout en transformant de fait des terres agricoles en centrales solaires. Ce phénomène a été documenté en Italie et en Espagne, et les pays d'Europe de l'Est cherchent à l'éviter via des contrôles renforcés.
Le second défi est l'impact sur la biodiversité sous les panneaux. Les études menées en France et en Allemagne montrent que la végétation sous les structures agrivoltaïques est modifiée : moins de lumière favorise les espèces à l'ombre, et les zones où les gouttes d'eau tombent des bords des panneaux créent des micro-habitats humides. L'impact net sur la faune du sol et les insectes pollinisateurs est encore mal connu et mérite des recherches approfondies.
Perspectives 2030
L'objectif affiché par l'UE est d'atteindre 50 GW d'agrivoltaïsme en Europe d'ici 2030, dont une part significative en Europe de l'Est. Les plans nationaux en cours (Pologne : 1 GW, Roumanie : 600 MW, Hongrie : 400 MW, Bulgarie : 200 MW) représentent déjà 2,2 GW d'ici 2030.
L'innovation technologique jouera un rôle clé. Les panneaux bifaciaux à haute transparence de nouvelle génération laissent passer jusqu'à 40 % de la lumière solaire tout en maintenant un bon rendement électrique — un équilibre qui ouvre la voie à l'agrivoltaïsme pour des cultures qui semblaient incompatibles avec les installations existantes. Des recherches en cours sur des panneaux organiques souples et imprimables pourraient, à l'horizon 2030, permettre des installations sur les surfaces de serres ou les tunnels d'élevage à des coûts proches de l'impression sur textile.
Pour les agriculteurs biologiques en Europe, l'agrivoltaïsme représente une opportunité de diversification des revenus sans compromettre leurs certifications, à condition que les installations soient conçues en respectant les principes d'autonomie, de biodiversité et de faible impact. Les transitions agroécologiques et énergies renouvelables en territoire rural sont de plus en plus pensées de manière complémentaire par les acteurs de la transition agricole.
Questions fréquentes sur l'agrivoltaïsme en Europe de l'Est
Qu'est-ce que l'agrivoltaïsme ?
La coexistence de production agricole et de production d'énergie solaire sur une même parcelle. Les panneaux sont installés en hauteur pour permettre aux cultures ou aux animaux de coexister en dessous.
Quels pays d'Europe de l'Est sont en tête ?
La Pologne (200+ MW installés) et la Roumanie (vignes agrivoltaïques) sont les leaders. La Hongrie, la Serbie, la Bulgarie et les pays baltes sont en développement rapide.
L'agrivoltaïsme est-il compatible avec la bio ?
Oui. Les panneaux peuvent même apporter des bénéfices aux cultures bio : ombre partielle réduisant le stress hydrique, protection grêle, diminution de certains traitements fongiques.