Vasyl Petrenko, apiculteur ukrainien, avec ses ruches — portrait d'un exil et d'une passion pour le miel d'Ukraine

Portrait de Vasyl Petrenko, apiculteur ukrainien : le miel d'Ukraine face à la guerre

Vasyl Petrenko avait 300 ruches à Poltava. Il en avait hérité de son père, qui les tenait de son grand-père. En mars 2022, les bombes ont changé tout cela. Aujourd'hui installé à Lyon avec sa femme et ses deux fils, il a fondé l'association Miel d'Ukraine en exil et continue à travailler le miel — symbol vivant d'une filière apicole ukrainienne qui refuse de mourir. Rencontre avec un homme que la guerre n'a pas brisé.

Vasyl Petrenko

Apiculteur depuis 30 ans, région de Poltava, Ukraine

Réfugié à Lyon depuis mars 2022. Fondateur de l'association Miel d'Ukraine en exil. Ancien président de l'association des apiculteurs de la région de Poltava (2015–2022). Expert en apiculture transhumante et en sélection des abeilles Buckfast pour les steppes ukrainiennes.

Claire Moreau, RNDA : Vasyl, pouvez-vous nous décrire votre exploitation apicole avant la guerre ? Comment était organisée votre production à Poltava ?

Vasyl Petrenko : J'avais 300 ruches que je déplaçais selon les saisons — c'est ce qu'on appelle l'apiculture transhumante. Au printemps, on commençait avec l'acacia dans la région de Tcherkassy, puis on revenait à Poltava pour la floraison de la phacélie et du sarrasin en juillet. Fin août, c'était la grande miellée de tournesol, la plus productive. En une bonne saison, chaque ruche peut donner entre 60 et 80 kg de miel de tournesol. Avec 300 ruches, vous faites le calcul. C'était une belle vie, une vie qui avait du sens.

La région de Poltava est une des plus riches d'Ukraine pour l'apiculture. Les steppes ont été peu touchées par l'agriculture intensive soviétique — ici, les agriculteurs ont maintenu des pratiques plus douces que dans les grandes plaines du Centre. Nos abeilles butinaient une flore extraordinairement diversifiée.

Claire Moreau : Comment s'est passée votre décision de partir ? Qu'avez-vous emporté ?

Vasyl Petrenko : On n'est pas parti tout de suite. Les premiers mois, on pensait que ça allait s'arrêter. On a attendu. Mais quand les bombardements ont commencé à se rapprocher de Poltava en septembre 2022, ma femme m'a dit : "Les enfants d'abord." Alors on est partis. J'ai laissé mes ruches à la garde d'un voisin, un autre apiculteur. Il en surveille encore environ 80, les autres ont été perdues — certaines détruites, d'autres pillées par des gens qui cherchaient à nourrir leurs familles. Je ne leur en veux pas.

Dans la voiture, j'avais pris quelques cadres de cire gaufrée, mes outils — le couteau à désoperculer, le lève-cadres — et un pot de notre dernier miel de sarrasin. C'est tout ce qui me restait de 30 ans de travail. Ce pot, je l'ai toujours. Je ne l'ouvrirai que le jour du retour.

Ruches d'apiculture dans les steppes ukrainiennes — champs de tournesol et de sarrasin à perte de vue
Les steppes ukrainiennes offrent une diversité florale exceptionnelle aux abeilles, avec tournesol, sarrasin, phacélie et tilleul qui se succèdent de mai à septembre.

Claire Moreau : Comment s'est construite l'association Miel d'Ukraine en exil ? Quelle est sa mission exacte ?

Vasyl Petrenko : À Lyon, j'ai rencontré d'autres Ukrainiens qui cherchaient du travail, un sens à leur exil. Il y avait parmi eux deux autres apiculteurs — un de Kharkiv, un d'Odessa. On s'est dit : on connaît le miel, on sait faire. En France, le miel ukrainien est presque inconnu, pourtant c'est un des meilleurs du monde. On a créé l'association pour importer du miel produit par des apiculteurs restés en Ukraine, notamment dans l'Ouest — Lviv, Ternopil, Ivano-Frankivsk, qui sont loin des fronts.

Le modèle est simple : les apiculteurs partenaires en Ukraine nous envoient leurs miels, on les conditionne ici à Lyon avec une étiquette bilingue ukrainien-français, et on les vend via des marchés bio, des épiceries spécialisées et notre site internet. Les bénéfices sont partagés équitablement — 60 % pour les producteurs en Ukraine, 40 % pour couvrir nos frais ici. On a aussi un fonds de solidarité qui permet d'acheter des ruches pour les apiculteurs qui ont tout perdu.

Claire Moreau : Parlez-nous de la filière apicole ukrainienne : quelle est son importance mondiale, et comment résiste-t-elle à la guerre ?

Vasyl Petrenko : L'Ukraine est le 2e exportateur mondial de miel, derrière la Chine. Avant 2022, on exportait entre 70 000 et 75 000 tonnes par an, principalement vers l'Union européenne — Allemagne, Belgique, Pologne, France. Le miel ukrainien représentait environ 35 % des importations de miel de l'UE. Cette filière faisait vivre directement plus de 500 000 familles — on compte environ 400 000 apiculteurs professionnels ou semi-professionnels en Ukraine.

Aujourd'hui, la situation est dramatique dans les zones de conflit. Les régions de Kherson, Zaporizhia, Donetsk sont dévastées — les champs de tournesol ne sont plus cultivés, les abeilles n'ont plus de nourriture, les apiculteurs sont partis ou morts. Dans l'Ouest, c'est différent : la production a même augmenté, car les apiculteurs de l'Est ont rejoint leurs collègues de l'Ouest avec ce qu'ils pouvaient sauver. C'est ce que j'appelle la résilience de l'abeille ukrainienne. L'abeille, comme le paysan ukrainien, ne se rend pas facilement.

Les efforts de reconstruction de l'agriculture ukrainienne incluent désormais l'apiculture dans leurs priorités. C'est un signe encourageant.

Claire Moreau : Quelle est la spécificité du miel d'Ukraine par rapport aux autres miels européens ? Pourquoi les acheteurs devraient-ils le choisir ?

Vasyl Petrenko : La différence fondamentale, c'est la diversité florale et l'espace. En France ou en Allemagne, les abeilles butinent souvent dans des paysages très fragmentés, avec des zones urbanisées, des autoroutes, des monocultures. En Ukraine, une ruche peut butiner dans un rayon de 3 km et trouver des dizaines d'espèces florales différentes sans jamais croiser une zone industrielle. Nos steppes — les véritables steppes herbeuses — ont presque disparu en Europe occidentale. En Ukraine, elles existent encore.

Le miel de sarrasin ukrainien est particulièrement exceptionnel. Sa couleur brun foncé et son goût intense ne ressemblent à rien d'autre. Riche en fer, en antioxydants et en rutine, il était utilisé en médecine traditionnelle pour renforcer les vaisseaux sanguins. En France, il est quasi introuvable — les épiceries bio en cherchent désespérément. Quant au miel de tournesol, beaucoup de gens le méprisent parce qu'il cristallise vite, mais c'est une qualité, pas un défaut : ça prouve qu'il est pur et non chauffé.

Vasyl Petrenko conditionnant du miel d'Ukraine à Lyon — l'association Miel d'Ukraine en exil
À Lyon, Vasyl Petrenko conditionne des miels produits par ses partenaires apiculteurs dans l'ouest de l'Ukraine, loin des zones de combat.

Claire Moreau : La biodiversité des pollinisateurs en Ukraine — vous y étiez sensible avant la guerre. Qu'est-ce qui vous inquiète le plus aujourd'hui sur ce plan ?

Vasyl Petrenko : Ce qui m'inquiète le plus, ce n'est pas la guerre elle-même — les bombes détruisent, mais la nature revient. Ce que je crains, c'est la tentation, après la guerre, de tout reconstruire vite et mal. Si l'Ukraine suit le modèle agricole intensif d'Europe occidentale — grandes parcelles, pesticides, semences hybrides — alors les abeilles sauvages, les bourdons, les papillons des steppes vont disparaître en vingt ans. Et ce jour-là, nos miels n'auront plus rien de spécial.

On parle de cela dans les associations d'apiculteurs avec nos collègues qui travaillent sur la apiculture durable et biodiversité des pollinisateurs. L'Ukraine a une chance unique : reconstruire son agriculture de manière plus intelligente, en intégrant dès le départ les corridors écologiques, les zones tampons, les haies. Si on rate ce virage, on l'aura raté pour un siècle.

Et il y a l'autre menace, plus immédiate : les pesticides agricoles utilisés par les armées. Dans les zones libérées, des analyses montrent des résidus de substances chimiques utilisées pour dégager la végétation. Personne ne sait encore l'impact à long terme sur les colonies d'abeilles dans ces régions.

Claire Moreau : Quel message voulez-vous adresser aux consommateurs français qui pourraient acheter du miel ukrainien ?

Vasyl Petrenko : Un message très simple : quand vous achetez du miel d'Ukraine, vous achetez plus que du miel. Vous soutenez une famille d'apiculteurs qui a résisté et qui continue. Vous contribuez à maintenir vivante une filière qui emploie des centaines de milliers de personnes. Et vous recevez en échange un produit exceptionnel, honnête, produit dans des conditions que peu de pays au monde peuvent encore offrir.

Pour les rencontres agricoles en Europe, le miel d'Ukraine est souvent présenté comme un cas d'école de résilience agricole. J'espère qu'un jour, je pourrai présenter mon propre miel de Poltava dans ces foires. Pas le miel de l'exil — le miel du retour.

Questions rapides — idées reçues sur le miel d'Ukraine

FAUX

"Le miel ukrainien est contaminé à cause de la guerre."
Les miels produits dans l'Ouest de l'Ukraine (Lviv, Ternopil, Ivano-Frankivsk) sont très loin des zones de combat et font l'objet d'analyses régulières. Ils répondent aux standards sanitaires européens les plus stricts.

FAUX

"Le miel de tournesol qui cristallise est de mauvaise qualité."
La cristallisation rapide est au contraire un signe de pureté. Un miel non chauffé et non dilué cristallise naturellement, surtout le miel de tournesol, riche en glucose. C'est une garantie de qualité, pas un défaut.

VRAI

"L'Ukraine est le 2e exportateur mondial de miel."
C'est exact. Avant 2022, l'Ukraine exportait 70 000 à 75 000 tonnes de miel par an, principalement vers l'UE, représentant 35 % des importations de miel européennes.

VRAI

"Le miel de sarrasin ukrainien a des propriétés médicinales particulières."
Riche en rutine, en fer et en antioxydants, le miel de sarrasin est effectivement utilisé en médecine traditionnelle ukrainienne pour renforcer les vaisseaux sanguins et l'immunité.

FAUX

"L'apiculture ukrainienne est détruite par la guerre."
Dans les zones de l'Est, oui, les dégâts sont immenses. Mais dans l'Ouest du pays, la production apicole a augmenté grâce aux apiculteurs déplacés. La filière résiste et se réorganise.

Conclusion — Les 3 choses à retenir

  1. L'Ukraine apicole ne capitule pas. Malgré la perte de 30 % des ruches dans les zones de conflit, l'apiculture ukrainienne survit grâce à la résilience des producteurs de l'Ouest et aux initiatives comme Miel d'Ukraine en exil.
  2. Le miel ukrainien est une exception mondiale. Diversité florale des steppes, absence d'agriculture intensive, savoir-faire transmis de génération en génération — le miel d'Ukraine (tournesol, sarrasin, acacia, linden) est une denrée rare et précieuse que la guerre met paradoxalement en lumière.
  3. Après la guerre, le risque d'une reconstruction mal orientée. L'enjeu pour Vasyl Petrenko et ses collègues n'est pas seulement de rebâtir leurs ruchers : c'est de convaincre les décideurs ukrainiens de reconstruire une agriculture qui préserve les steppes, les pollinisateurs et la biodiversité — condition sine qua non de la pérennité du miel d'Ukraine.

Questions fréquentes sur le miel d'Ukraine

Pourquoi le miel d'Ukraine est-il réputé ?

L'Ukraine possède des steppes florales exceptionnelles (tournesol, sarrasin, tilleul, acacia, phacélie) et une tradition apicole de plusieurs siècles. Son miel est 2e mondial à l'exportation — 75 000 tonnes/an avant 2022.

Comment acheter du miel ukrainien en France ?

Via l'association Miel d'Ukraine en exil (vente en ligne), les épiceries spécialisées en produits d'Europe de l'Est, et certaines boutiques bio qui soutiennent les producteurs réfugiés.

La guerre a-t-elle détruit l'apiculture ukrainienne ?

Partiellement. 30 % des ruches détruites dans les zones de conflit, mais l'Ouest ukrainien a compensé. La filière survit et se réorganise grâce aux apiculteurs déplacés et aux associations de la diaspora.

Pour en savoir plus sur la filière apicole ukrainienne, lisez aussi notre dossier complet sur le miel d'Ukraine : guide complet de la filière apicole.