Bergère surveillant un troupeau de moutons en transhumance dans les montagnes du Petit Caucase

Pastoralisme et transhumance dans le Caucase 2026 : Année internationale des pâturages — Entretien

Entretien éditorial

Pastoralisme et transhumance ovine dans le Caucase du Sud

Proclamée par l’ONU, l’Année internationale des pâturages et du pastoralisme, IYRP 2026, replace les parcours, les troupeaux et le travail des bergers au centre du débat agricole. Dans le Caucase du Sud, elle éclaire deux réalités complémentaires : la forte tradition d’élevage extensif herbager de la Géorgie et la transhumance ovine d’altitude documentée en Arménie. Ces pratiques reposent sur la mobilité saisonnière, mais elles touchent aussi à l’économie rurale, aux cultures locales et à la géopolitique du Petit Caucase.

Julien Perrault, RNDA, s’entretient avec un chercheur en anthropologie pastorale spécialiste du Petit Caucase.

Une agriculture fondée sur le mouvement

Julien Perrault, RNDA — Que recouvrent exactement les mots « pastoralisme » et « transhumance » dans le contexte caucasien ?

Le pastoralisme désigne un système d’élevage fondé sur l’utilisation des pâturages et des parcours. La transhumance en est une modalité : les animaux et les personnes qui les conduisent se déplacent selon un rythme saisonnier entre différents espaces de pâture. Le cadre conceptuel présenté par Géoconfluences situe généralement la montée vers les zones de haute montagne entre mai et septembre. Il faut toutefois éviter de transformer ce repère en calendrier uniforme pour tout le Caucase. Les travaux disponibles permettent surtout de comprendre un principe : le troupeau suit les ressources herbagères accessibles selon la saison. La mobilité n’est donc ni une errance ni un vestige folklorique. Elle constitue une organisation agricole du territoire.

Cette organisation suppose de raisonner en séquence. Un parcours pastoral ne se limite pas à une pâture d’été : il relie des espaces successifs, utilisés à des moments différents. C’est pourquoi la transhumance ne peut être comprise à partir de la seule image d’un troupeau en altitude. Les étapes, les passages et les lieux de séjour participent eux aussi au fonctionnement du système. La question n’est pas seulement de savoir où les animaux arrivent, mais comment la circulation entre les pâtures rend l’élevage possible au fil des saisons.

  • Pastoralisme : élevage reposant largement sur les pâturages et les parcours.
  • Transhumance : déplacement saisonnier des troupeaux entre plusieurs zones de pâture.
  • Estive : période de présence sur les pâturages de montagne pendant la saison favorable.
  • Haute montagne : espace pastoral recherché en saison, sans que toutes les régions suivent exactement les mêmes dates ou les mêmes altitudes.

Julien Perrault, RNDA — Que sait-on précisément des déplacements ovins en Arménie ?

La documentation ethnographique consacrée au pastoralisme arménien décrit une transhumance ovine comportant des étapes en altitude, entre 2 300 et 2 700 mètres. Ce chiffre est important, car il restitue la dimension verticale du système : il ne s’agit pas simplement de déplacer un troupeau d’un village à un autre, mais d’articuler des lieux situés à différents étages montagnards. Le repère général de mai à septembre aide à comprendre la saison des hautes pâtures, sans autoriser à attribuer automatiquement le même itinéraire à tous les éleveurs. L’approche ethnographique rappelle également que le déplacement concerne des personnes, des pratiques et des relations territoriales. Suivre la transhumance exige donc d’observer les étapes autant que le point de départ ou l’alpage d’arrivée.

La précision altitudinale ne vaut pas comme une simple donnée de relief. Elle indique que la mobilité se déploie dans un espace montagnard structuré par des écarts de hauteur et par l’accès saisonnier aux ressources herbagères. Elle invite aussi à ne pas réduire l’Arménie à un paysage pastoral indifférencié. Les parcours étudiés relèvent d’une documentation située : ils éclairent des itinéraires et des pratiques observés, sans permettre de reconstituer par avance la totalité des calendriers, des zones de passage ou des usages pastoraux du pays. Cette même Arménie fait par ailleurs l’objet de notre panorama sur la viticulture et la reconstruction agricole du Caucase.

Julien Perrault, RNDA — La Géorgie et l’Arménie présentent-elles le même modèle pastoral ?

Le dossier ne permet pas de parler d’un modèle identique. Pour la Géorgie, FERT souligne une forte tradition d’élevage extensif herbager, aussi bien ovin que bovin, profondément ancrée dans la vie économique et culturelle. Pour l’Arménie, la documentation retenue décrit plus directement la transhumance ovine et ses étapes de haute altitude. La comparaison est donc utile à condition de respecter cette différence de focale.

Autrement dit, le rapprochement entre les deux pays ne doit pas effacer la nature des informations disponibles. Du côté géorgien, l’accent porte sur l’importance d’un élevage extensif fondé sur l’herbe et sur son inscription durable dans la société — un panorama que complète notre dossier sur l’agriculture géorgienne. Du côté arménien, les éléments présentés permettent de suivre plus précisément une pratique de mobilité ovine dans les étages montagnards. Cette distinction conduit à préférer une lecture comparative prudente à l’idée d’un pastoralisme caucasien unique.

Éléments documentés sur les pratiques pastorales en Géorgie et en Arménie
Critère Géorgie Arménie
Élevage mis en avant Élevage extensif herbager ovin et bovin. Transhumance ovine documentée par l’enquête ethnographique.
Mobilité saisonnière Le dossier établit la tradition pastorale, mais ne précise pas ici un calendrier national uniforme. Déplacements comportant plusieurs étapes vers les espaces d’altitude.
Altitude mentionnée Aucune altitude précise n’est fournie dans le dossier. Étapes situées entre 2 300 et 2 700 mètres.
Portée sociale Pastoralisme décrit comme profondément ancré sur les plans économique et culturel. Pratique étudiée dans ses dimensions pastorale, ethnique et géopolitique.
Échelle de lecture Tradition nationale d’élevage extensif herbager. Itinéraires montagnards replacés dans l’espace du Petit Caucase.
Bergère surveillant un troupeau de moutons en transhumance dans les montagnes du Petit Caucase
Illustration du sujet traité dans cet article.

Le mouton, le territoire et les frontières

Julien Perrault, RNDA — Pourquoi la transhumance devient-elle un sujet géopolitique dans le Petit Caucase ?

Parce qu’un itinéraire pastoral traverse un territoire concret. L’accès aux pâturages, les étapes d’altitude et la continuité des circulations ne peuvent pas être séparés de l’organisation politique de l’espace. La BULAC présente ainsi une « géopolitique du mouton » à l’échelle du Petit Caucase et de ses prolongements, en reliant l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Kurdistan irakien et la Turquie. Cette perspective ne signifie pas que chaque déplacement serait automatiquement un conflit. Elle montre plutôt que la mobilité pastorale rencontre des frontières, des appartenances et des rapports territoriaux. En Arménie, la dimension ethnique et géopolitique est d’ailleurs explicitement documentée. Le pastoralisme offre ainsi une lecture du territoire différente de celle d’une carte administrative fixe : celle des passages saisonniers et des pâtures successives.

Le terme de géopolitique doit donc être employé avec précision. Il ne transforme pas le berger en acteur diplomatique et ne réduit pas les itinéraires à des lignes de confrontation. Il désigne le fait qu’une pratique agricole dépend d’espaces accessibles, de circulations possibles et de territoires auxquels des groupes attribuent des significations. Dans le Petit Caucase, l’étude du mouton permet ainsi de voir comment une activité apparemment locale se trouve reliée à des ensembles territoriaux plus larges, à la manière des agricultures de montagne d’Europe centrale, elles aussi façonnées par le relief et les frontières.

Julien Perrault, RNDA — Comment éviter d’opposer modernisation agricole et maintien des pratiques pastorales ?

Il faut d’abord refuser une fausse alternative. Une agriculture moderne n’est pas nécessairement une agriculture immobile, de même qu’une transhumance ancienne n’est pas nécessairement figée. Le point décisif consiste à partir du fonctionnement réel du système herbager. Si une mesure agricole ignore les étapes, la saisonnalité ou l’accès aux hautes pâtures, elle risque de traiter la mobilité comme une anomalie. À l’inverse, défendre le pastoralisme ne revient pas à soustraire les éleveurs à toute évolution. L’enjeu est de reconnaître ce que la mobilité rend possible et ce qu’elle exige.

L’IYRP 2026 peut précisément ouvrir cette discussion. Elle invite à considérer les parcours comme des composantes de l’agriculture, et non comme des espaces vides en attente d’un autre usage. Dans le Caucase du Sud, cette reconnaissance doit rester attentive aux différences entre régions et aux contraintes territoriales propres au Petit Caucase.

Cette approche implique également de distinguer l’amélioration des conditions d’exercice du pastoralisme de la substitution d’un modèle par un autre. Documenter les parcours, les saisons et les étapes ne revient pas à sanctuariser des pratiques : c’est une condition pour comprendre ce que les décisions agricoles peuvent modifier. Sans cette lecture, la mobilité pastorale risque d’être décrite de manière abstraite, alors qu’elle organise concrètement l’usage des ressources herbagères.

Julien Perrault, RNDA — Quelle place faut-il donner au berger dans cette lecture du pastoralisme ?

Une place centrale, car le déplacement ne se résume pas au mouvement visible du troupeau. Les travaux photographiques de Michael Thevenin consacrés aux bergers rendent sensible cette dimension humaine de la transhumance dans l’espace caucasien et proche-oriental. Sans prétendre remplacer l’enquête agricole, l’image attire l’attention sur ceux qui conduisent les animaux et parcourent les étapes. Elle rappelle que les paysages pastoraux sont aussi des paysages travaillés.

Le berger relie le calendrier, les pâtures et le troupeau. Le présenter seulement comme une figure pittoresque ferait disparaître la logique professionnelle de son activité. À l’occasion de 2026, l’enjeu éditorial consiste justement à parler des parcours sans effacer les éleveurs pastoraux qui les utilisent — une exigence que partage notre entretien avec un vigneron géorgien spécialiste des vins naturels.

Ce que l’IYRP 2026 peut rendre visible

Julien Perrault, RNDA — Que devrait-on retenir de cette Année internationale pour la Géorgie et l’Arménie ?

L’Année internationale proclamée par l’ONU fournit d’abord un cadre commun. Elle permet de rapprocher la tradition géorgienne d’élevage extensif et les transhumances ovines arméniennes sans les confondre. Elle peut aussi déplacer le regard : le pastoralisme ne se réduit ni à un troupeau dans un décor de montagne ni à une pratique condamnée à disparaître. Il associe des ressources herbagères, une saison, des itinéraires et un travail humain.

Pour le Caucase du Sud, 2026 devrait surtout servir à mieux décrire. Les informations disponibles sont précises sur certains points — les altitudes arméniennes, par exemple — et plus générales sur d’autres. Reconnaître ces limites est préférable à la fabrication d’un récit uniforme. Une politique ou un reportage sérieux doit distinguer les faits établis, les cadres conceptuels et les questions encore à documenter.

Cette exigence de description concerne autant les mots employés que les territoires observés. Dire « pastoralisme » ne dispense pas de préciser s’il est question d’élevage extensif herbager, de transhumance ovine, de haute montagne ou d’étapes intermédiaires. De même, évoquer le Caucase du Sud ne doit pas faire disparaître les différences documentaires entre la Géorgie et l’Arménie. L’IYRP 2026 peut être utile si elle rend visibles ces réalités concrètes plutôt que si elle les rassemble sous une formule générale.

  • Décrire séparément les calendriers et les itinéraires propres à chaque région.
  • Identifier les étapes de pâturage plutôt que de ne considérer que le départ et l’arrivée.
  • Prendre en compte l’altitude, notamment la plage de 2 300 à 2 700 mètres documentée en Arménie.
  • Associer la dimension économique aux significations culturelles et territoriales du pastoralisme.
  • Donner une place explicite à la parole et au travail des bergers.
Bergère surveillant un troupeau de moutons en transhumance dans les montagnes du Petit Caucase
Illustration complémentaire du sujet traité dans cet article.

FAQ — Pastoralisme caucasien et IYRP 2026

Qu’est-ce que l’IYRP 2026 ?

L’IYRP 2026 est l’Année internationale des pâturages et du pastoralisme proclamée par l’ONU. Relayée notamment dans le cadre de la FAO, elle met en lumière les parcours, les systèmes pastoraux et les éleveurs qui les font vivre.

À quelle période se déroule la transhumance vers la haute montagne ?

Le cadre général présenté par Géoconfluences situe la transhumance saisonnière vers les zones de haute montagne entre mai et septembre. Il s’agit d’un repère conceptuel : le dossier ne permet pas d’en faire un calendrier identique pour toutes les régions de Géorgie et d’Arménie.

À quelle altitude les troupeaux transhument-ils en Arménie ?

Les travaux ethnographiques cités décrivent des étapes de transhumance ovine situées entre 2 300 et 2 700 mètres d’altitude. Cette plage concerne les parcours arméniens documentés et ne doit pas être généralisée sans données supplémentaires à l’ensemble du Caucase.

Quelle est la particularité du pastoralisme géorgien ?

La Géorgie possède une forte tradition d’élevage extensif herbager, concernant les ovins comme les bovins. Selon FERT, ce pastoralisme est profondément ancré dans le pays sur les plans économique et culturel.

Pourquoi parle-t-on d’une « géopolitique du mouton » ?

Parce que les déplacements pastoraux s’inscrivent dans des territoires marqués par des frontières et des appartenances. Les travaux présentés par la BULAC abordent cette question à travers l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Kurdistan irakien et la Turquie, à l’échelle du Petit Caucase et de ses prolongements.